La Parole de Dieu poursuit sa course

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La Croix, 8 avril 2009
Voilà le meilleur vœu de Pâques que, comme chrétiens, nous pouvons témoigner et annoncer au monde: «Laissez-vous réconcilier avec Dieu!»

La Croix, 8 avril 2009

Pour les catholiques de nombreux pays occidentaux, cette année, le chemin de Carême, vers Pâques, a été marqué par un malaise et une souffrance liés à des événements, à des déclarations qui ont suscité de fortes réactions et des émotions intenses, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Église. De simples catholiques et chrétiens ont souffert, des évêques ont souffert, et le pape a souffert, lui aussi. Traversons-nous des jours mauvais? Mais même les temps de l'exil à Babylone sont devenus des jours de purification et de nouvelle création, jusqu'à déboucher sur un « nouvel exode » accompagné de chants de joie. Même à travers des chemins étroits, des déserts et des exils, Dieu nous fait toujours comprendre davantage: ne craignons pas! Il est écrit: « Sentinelle, où en est la nuit? Le matin vient, mais il est encore nuit. Interrogez, convertissez-vous, venez! » (Is 21,11-12)


Dans cette optique, une constatation me semble émerger des récentes vicissitudes ecclésiales: ces jours ne sont pas tristes pour l'Église, mais ce sont des jours d'espérance. L'Église, en effet, a un seul critère pour juger si les temps qu'elle vit sont des « temps de grâce »: celui de l'abondance ou de la rareté de la parole de Dieu. Ainsi, nous le lisons dans les Écritures, les jours où « le jeune Samuel servait le Seigneur en présence d'Éli » étaient mauvais, car « la parole du Seigneur était rare en ces jours-là » (1S 3,1). Aujourd'hui en revanche, nous vivons une saison où la parole de Dieu résonne avec force et abondamment dans l'Église, et à travers elle dans le monde. Avant tout parce que le Concile Vatican II a voulu la remettre au centre de la vie ecclésiale: la Constitution dogmatique Dei Verbum contient des indications pressantes concernant la vénération des divines Écritures, leur traduction dans les différentes langues, afin que l'étude de la Bible soit l'âme de la théologie et l'aliment du ministère de la Parole, pour que tous les fidèles s'approchent des textes sacrés par l'étude, la prière et la liturgie (DV 21-25)… Ainsi, concluent les Pères conciliaires, « il est permis d'espérer un nouvel élan de vie spirituelle d'une vénération accrue de la Parole de Dieu qui “demeure pour l'éternité” » (DV 26). Grâce à une persévérance laborieuse, nombre de ces souhaits sont progressivement devenus réalité au cours des dernières décennies: authentiques pierres milliaires d'un chemin désormais irréversible qui a donné des fruits copieux et continue de les donner.


Pour cette raison, ne soyons pas surpris des difficultés et des contradictions que connaît la mise en œuvre de l'esprit et de la lettre du Concile. Déjà lorsque l'enthousiasme pour le renouveau en cours était vif, j'avais rappelé à plusieurs reprises que « plus un Concile interprétera fidèlement l'Évangile, plus il connaîtra d'oppositions, voir des tentatives d'anéantissement ». Il ne pouvait en aller autrement, car à chaque fois, dans l'histoire, qu'apparaît avec plus de clarté le signe de la croix du Christ, les forces adverses, qui veulent diviser l'Église, se déchaînent. Il en est allé ainsi pour Jésus; il en va ainsi, et il en ira ainsi, pour l'Église, chaque fois que celle-ci se montre plus fidèle à son Seigneur.

Or la parole du Seigneur aujourd'hui est abondante: cela, comme en bien d'autres époques de l'Église, également et peut-être surtout parce que des chrétiens de toute langue et de tout peuple sont devenus, par leur témoignage fidèle, des « lettres vivantes » adressées par Dieu aux hommes et aux femmes de notre temps. C'est leur réflexion, leur prière, leur agir quotidiens qui se font récit de l'amour de Dieu dans l'histoire. C'est grâce à leur amour réciproque que le monde peut les reconnaître comme disciples de Jésus de Nazareth, venu annoncer la bonne nouvelle de la victoire de la vie sur la mort. C'est de leur style « doux et humble de cœur », à l'exemple de leur Maître et Seigneur, que jaillit, avec une clarté cristalline, le message évangélique de l'amour plus fort que la haine.


Oui, même lorsque la mauvaise communication risque d'offusquer la bonne nouvelle, quand la clameur des cas particuliers qui s'abattent comme d'énormes arbres couvre le bruissement de la foret des gestes quotidiens qui ne cesse de croître, il est important de réaffirmer avec force que « la parole de Dieu poursuit sa course » et se fraie un chemin dans le cœur des humains. « L’Église, affirmait Paul VI, ne peut se sentir étrangère au monde, quelle que soit l’attitude du monde envers elle »: les chrétiens sont donc appelés à ne nourrir d'hostilité pas même à l'encontre de ceux qui en manifestent à leur égard. Et le ministère de l'évêque de Rome consiste à offrir unité à leur témoignage: sa priorité est donc, selon les mots mêmes de Benoît XVI dans sa récente lettre aux évêques, « de rendre Dieu présent dans ce monde et d'ouvrir aux hommes l'accès à Dieu », sans craindre d'aller même à contre-courant.

De ce difficile moment actuel peut naître pour l'Église, et plus encore pour le monde, la grande grâce de la « réconciliation », cette profonde harmonie qui se trouve annoncée dans les écrits de saint Paul et de l'Église des premiers siècles: « le ministère de la réconciliation », dont l'apôtre des païens se sent investi, ne se limite pas en effet au pardon des péchés des croyants individuels, mais s'étend à la dimension universelle. Il embrasse l'humanité dans son ensemble, se charge du chemin de l'homme dans l'histoire, des réalités concrètes, quotidiennes, à travers lesquelles l'humanité est appelée, dès maintenant, à devenir une « création nouvelle ». Voilà alors le meilleur vœu de Pâques que, comme chrétiens, nous pouvons témoigner et annoncer au monde: « Laissez-vous réconcilier avec Dieu! »

Enzo Bianchi, prieur de Bose (Italie)

Olivier Clément: un visionnaire pour les hommes du sous-sol

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Avvenire, 17 janvier 2009
par ENZO BIANCHI
E’ passato dalla morte alla Vita in questo tempo dell’anno liturgico in cui la memoria del Dio fatto uomo sfocia nell’ardente preghiera

Olivier Clément est passé de ce monde au Père
le soir du 15 janvier 2009

Avvenire, 17 janvier 2008

« Le patriarche Athénagoras m'a enseigné à ne pas avoir peur, ni de l'autre ni de la mort. Du reste, pourquoi avoir peur? Jésus Christ est ici, à notre côté, et il nous attend au jour de notre résurrection! » J'aimerais me souvenir d'Olivier Clément en rappelant ces paroles, qu'il aimait répéter avec toujours plus de conviction ces derniers temps, lorsque nous allions, mes frères ou moi, le trouver dans sa demeure de Paris, tenue avec amour par sa femme Monique. De ces pièces et de leurs visages transparaissait un profond sens de paix, qui se dilatait de même que la clarté de la lampe à huile placée devant l'icône dans le coin de la prière. Il y a juste un mois, à l'un de mes frères qui lui apportait personnellement nos vœux pour les festivités imminentes de l'Incarnation, Olivier Clément répétait l'essentiel de toute sa vie et de son enseignement: « Je voudrais faire, jusqu'à la fin, le récit de mon amour pour les hommes, signe de l'amour que le Christ a pour eux, et j'attends d'être accueilli dans l'espace d'amour de la Trinité. » Il est passé de la mort à la Vie en ce temps de l'année liturgique où la mémoire du Dieu fait homme débouche dans l'ardente prière afin que les chrétiens retrouvent cette unité visible qui les rend témoins crédibles de l'unique Seigneur Jésus: comment ne pas y découvrir un sceau placé sur une existence qui a tant désiré être signe des énergies du Ressuscité?
L'amitié qui me liait à Olivier Clément remonte à la fin des années soixante, lorsque je fis traduire en italien ses Dialogues avec le patriarche Athénagoras: ayant eu le privilège de connaître personnellement le patriarche de Constantinople, j'étais resté saisi par l'intelligence spirituelle avec laquelle Clément avait su en transmettre la pensée et le charisme. Cet homme, qui est né et a grandi dans un milieu athée, avait vraiment découvert dans les trésors de l'Église ancienne transmis dans l'Orthodoxe une lumière intérieur plus intense que celle des étés de son cher Midi. Il s'agissait d'une lumière, celle de la résurrection, qu'Olivier Clément savait saisir et traduire en espérance également dans les situations les plus difficiles, même pour les personnes qui se trouvaient dans les ténèbres, protagonistes des « mémoires du sous-sol », appelées à devenir des témoignages de la grandeur et de la dignité de tout être humain.
L'ayant eu pour ami et conférencier aux Colloques orthodoxes organisé dans mon monastère de Bose, ayant publié diverses de ses œuvres, je dois reconnaître que j'ai toujours reconnu en lui un authentique « visionnaire », pour utiliser le terme qu'il applique lui-même aux hommes spirituels: à savoir un homme capable de regarder et de voir au-delà, d'affiner son regard en le conformant à celui du Christ, de contempler la réalité quotidienne et les autres, insérés dans les merveilleux dessein d'amour de Dieu. Sa passion pour l'unité des chrétiens, sa perspicacité théologique, son désir de dialogue, sa compassion pour l'homme souffrant nous manqueront. Ou mieux, ils ne nous manqueront pas, car ce sont des semences de la Parole qu'Olivier Clément a su jeter avec audace, cultiver avec soin et irriguer avec sagesse: ce sont des semences que le Seigneur lui-même fera grandir, au-delà de la mort.


(Traduction de l’italien par Matthias Wirz)

Enzo Bianchi


auprès de nos Edizioni Qiqajon:
OLIVIER CLÉMENT
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Rêves et espoirs nés du Concile

26 juillet 2007
article d’ENZO BIANCHI
Ceux qui composent la communauté ecclésiale apparaissent aujourd'hui plus fermes dans la foi, plus conscients

«Etre minoritaire ne signifie pas être insignifiant»

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Interview d'ENZO BIANCHI
Le christianisme est pluriel. Il doit apprendre la diversité. La spiritualité chrétienne est, au fond, un art de vivre humainement
Interview d'Enzo Bianchi, prieur de Bose, par Jean-Marie Guénois


La Croix ,17 novembre 2007

Fondateur de la communauté monastique oecuménique de Bose en Italie, frère Enzo Bianchi n'est pas inquiet pour l'avenir des chrétiens.

La Croix : Vous osez affirmer que la fin de la chrétienté est une chance pour le christianisme…

Enzo Bianchi : Et je le confirme, car le christianisme a vécu jusque-là sur une ambiguïté, celle d’« être » chrétien sans avoir à le devenir, d’être pratiquant sans vivre vraiment un chemin de foi personnel. Cette coïncidence entre la foi et la société n’existe plus, et la nouvelle situation de minorité des chrétiens est une chance pour manifester que leur foi est vécue dans la liberté et par amour. La liberté et l’amour sont en effet les conditions de la foi chrétienne. Ce ne sont plus le hasard ou la nécessité.

Devenir minoritaire peut conduire à une disparition à venir : cela ne vous inquiète-t-il pas ?

Être minoritaire ne signifie pas être insignifiant. Il y a des minorités efficaces, qui agissent dans la société pour que soit entendu le message chrétien. Il faut donc veiller à ce que ce statut de minorité ne conduise pas à un étouffement, mais soit comme le sel ou la lumière du monde. Il faut que la minorité chrétienne ait la possibilité réelle d’exercer une véritable influence évangélique au cœur de l’humanité.

Minoritaires, les chrétiens doivent-ils chercher à avoir de l’influence sur la société ?

Autant il ne faut pas avoir l’obsession de l’influence, autant il ne faut pas en avoir peur. La vraie vie chrétienne porte en elle un message d’humanisation. La spiritualité chrétienne est, au fond, un art de vivre humainement. Si les hommes perçoivent que les chrétiens ont une vie bonne, vraie et heureuse, ils se poseront la question du fondement de cette vie, et l’annonce de Jésus-Christ deviendra presque naturelle. Elle se fera dans le dialogue, sans s’imposer.

La transition entre une époque marquée par un christianisme dominant et ce nouveau statut de minoritaire est vécue comme un traumatisme par beaucoup dans l’Église. Pas pour vous ?

C’est un passage douloureux et une épreuve, mais il ne faut pas avoir peur, ni craindre. Nos yeux ont du mal à discerner et il ne faut pas se fier aux statistiques, parce que la foi n’est pas mesurable. Personne, dans notre société sécularisée, n’est en effet capable de mesurer l’influence durable de l’Évangile quand il touche le cœur d’un homme.


Vous n’êtes donc pas inquiet pour l’avenir ?

J’ai une grande confiance, car si nous croyons que le christianisme est une forme d’humanisation, alors les hommes s’intéresseront au christianisme. S’il y avait des obstacles à cela, ils viendraient de nous et non du monde. C’est nous qui ne sommes pas capables de dire notre espoir, de donner envie par notre art de vivre et de faire de notre vie humaine avec le Christ un chef-d’œuvre véritable.

Le statut de minoritaire peut s’accompagner d’un réflexe communautaire avec des crispations : qu’en pensez-vous ?

Il faut reconnaître que le dialogue, l’ouverture aux autres, l’exercice de l’altérité est devenu plus difficile, car ils suscitent une méfiance et nous traversons une sorte d’hiver dans toutes les religions. Mais c’est une période qui passera. Si l’Église résiste à la mondanité, si l’Église comprend que prier Jésus pour l’unité n’est pas une mode mais appartient à l’essence même de la vie chrétienne, alors nous aurons un nouveau printemps de l’œcuménisme, un temps nouveau pour le dialogue.

Vous êtes optimiste !

J’ai vraiment de l’espérance. C’est une heure qui va passer. Une nouvelle fois, l’Évangile l’emportera sur toutes ces contradictions.

Mais comment éviter le pire ?

Nous sommes condamnés à la dynamique de la Pentecôte. Le christianisme est pluriel. Il doit apprendre la diversité et non l’uniformité. Et j’espère que l’on trouvera dans le ministère de Pierre (NDLR : celui du pape comme évêque de Rome) un ministère d’unité qui est nécessaire pour toutes les Églises, comme le Seigneur l’a voulu. Le pape peut en effet jouer un rôle pour que se réalise la communion des Églises. Ce fut le cas pendant le premier millénaire du christianisme.

Je souffre aujourd’hui pour l’esprit œcuménique car il y a, dans les Églises, des gens qui travaillent contre l’unité ou qui construisent une praxis défensive. Ils ne l’emporteront pas, car l’esprit de l’Évangile vaincra ces oppositions. Mais méfions-nous du mépris pour les autres cultures : ce n’est pas l’esprit chrétien. Le Christ a été capable de s’asseoir à la table des pécheurs, il est même mort entre deux malfaiteurs… L’Église est son corps, elle ne peut avoir une autre route que celle de son Seigneur ! Mais elle doit avoir le courage d’être un espace de rencontre et d’écoute de tout homme : alors, l’Évangile pourra se dilater et rejoindre tout homme.


L’avenir des chrétiens passe-t-il aussi par un dialogue accru avec les autres religions ?

Il faut être très clair sur ce point. Je ne suis pas d’accord quand on affirme que le christianisme est l’un des trois monothéismes. Le christianisme est un monothéisme spécial, car la voie qui nous porte à Dieu comme communion et Trinité, c’est un homme. C’est par l’humanité du Christ que nous pouvons aller à Dieu. Autre spécificité, le christianisme a établi trois ruptures : entre le sang et la famille, entre la terre et la patrie, entre le temple et la religion. Ces trois ruptures empêchent les chrétiens d’être fondamentalistes, nationalistes et uniformes… Certes, la vérité reste une – c’est le Christ ! –, mais l’anthropologie chrétienne est plurielle, et elle doit absolument passer par une interprétation humaine. Une troisième spécificité chrétienne consiste à croire que tout homme est à l’image et à la ressemblance de Dieu. Même si un homme perd sa ressemblance avec Dieu, il garde en lui son image et reste donc toujours capable de faire le bien.

À partir de ces spécificités, et avec cette capacité d’écoute, il faut que nous menions un dialogue pour être ensemble des frères. Ce qui ne veut pas dire avancer dans le dialogue interreligieux avec un esprit irénique, mais mener ces dialogues sur le plan de l’humanité et sur celui de la raison. Tout en ayant le courage de la confrontation, et de demander à l’islam comme au judaïsme de lire les textes comme des paroles humaines où l’on peut trouver la Parole de Dieu, mais sans laisser d’espace au fondamentalisme ou des lectures sans rapport avec la réalité.

Pensez-vous que l’avenir du christianisme peut être obscurci par le choc des civilisations ?

C’est sur l’éthique que va avoir lieu le choc des civilisations. En Italie, par exemple, je vois monter un anticléricalisme qui n’était pas présent il y a dix ans, il se transforme même en antichristianisme.

Comment l’éviter ?

Il faut créer un style d’écoute. Les chrétiens – et notamment les catholiques – écoutent trop peu. Sans écoute, pas de communication et pas d’avenir commun. Seul un exercice d’écoute peut conduire à la communication, puis la communication mener à la communion. L’Église, dans le domaine éthique, se veut au service de la dignité de l’homme : comment se fait-il qu’elle passe parfois pour fondamentaliste ? Nous nous exprimons à travers des interdits, et nous ne sommes donc pas compris. Nous devons parler aux croyants et aux non-chrétiens avec d’autres termes que ceux de la catéchèse. Si nous présentons la loi naturelle comme l’abécédaire de la qualité humaine de l’homme, nous pourrons participer à la construction d’une éthique mondiale.

Quelle priorité voyez-vous pour l’avenir de l’Église ?

Pour ce qui est de la vie interne de l’Église, il y a un mot que nous n’avons pas le courage d’employer, c’est celui de « synodalité ». La synodalité, cela consiste à cheminer ensemble avec nos différences. L’Église, elle, parle de collégialité, ce qui se réfère à une même appartenance. Or, la synodalité est une nécessité urgente pour montrer que l’Église est une communion dans la diversité. Si l’Église n’est pas une communion en elle-même, elle ne saura pas être en communion avec les autres. Et quand on fait son chemin sans les autres on finit par le faire contre les autres.

Recueilli par Jean-Marie GUENOIS

Lorsque le missel devient un étendard

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8 juillet 2007
article d'ENZO BIANCHI
Le motu proprio Summorum Pontificum, qui “libéralise” le rite de la messe en vigueur avant la réforme liturgique, a été promulgué samedi

La Repubblica, 8 juillet 2007

 

Il était très attendu des rares catholiques “traditionnalistes” et avait suscité de grandes craintes parmi les évêques et dans les Églises locales: le motu proprio Summorum Pontificum, qui “libéralise” le rite de la messe en vigueur avant la réforme liturgique, a été promulgué samedi, après que sa publication – signe d'incertitude – a été retardée à plusieurs reprises. Préconisé depuis plus d'une année, il a suscité de grandes préoccupations et ouvert un débat de haute qualité: des évêques, des conférences épiscopales entières, des théologiens et des liturgistes ont analysé, dans un esprit de paix et une volonté de réconciliation avec les traditionalistes schismatiques, les problèmes et les dérives qui pourraient naître d'oppositions et d'ultérieures divisions entre catholiques. Car au cours des quarante années écoulées depuis le Concile, les Églises ont parcouru un long chemin, souvent laborieux, pour mettre en pratique la réforme liturgique; elles ont aussi enregistré, ici ou là, des abus et des contradictions à l'esprit de la liturgie catholique authentique. Mais comme l'a affirmé le pape Jean Paul II en 1988, “ce travail a été fait sous l'inspiration du principe conciliaire: fidélité à la tradition et ouverture au progrès légitime; on peut donc dire que la réforme liturgique est strictement traditionnelle, selon les saints Pères” (XXV annus, no. 4). Par conséquent, voulant clarifier les possibilités offertes aux traditionnalistes, Jean Paul II précisait que “la concession de l’indult ne vise pas à chercher à freiner l'application de la réforme entreprise après le Concile” (Audience générale du 28.9.1988).



En tant que catholiques, par conviction profonde que l'évêque de Rome est le serviteur de la communion ecclésiale, nous obéissons à ce qui est demandé de manière autorisée et ne contredit pas l'Évangile, en allant jusqu'à payer le prix de la fatigue, de la souffrance et de la compréhension partielle: dans le plein respect, nous sommes capables d'obéissance même lorsque nous sommes en désaccord loyal. Cette obéissance, qui se veut évangélique et “in ecclesia”, exige que nous nous exercions à penser et à réfléchir pour comprendre davantage et pour animer la communication en vue d'une communion mûre et ferme, pour tout faire afin que l'Église ne souffre pas de désordre et d'ultérieures oppositions: car c'est là ce que craint surtout celui qui a un authentique sensus ecclesiae!
Ce motu proprio doit donc être reçu comme un acte de Benoît XVI visant à mettre fin au schisme ouvert par les lefebvristes et à la “souffrance” d'autres fidèles restés en communion avec Rome. Le pape est conscient qu'avec les années les positions s'endurcissent et que lorsqu'on s'habitue au schisme, le désir d'une réconciliation réciproque entre l'Église et les schismatiques s'affaiblit. C'est dans cette perspective qu'il faut entendre et comprendre ce motu proprio, comme l'affirme la lettre personnelle du pape qui l'accompagne: il s'agit de “faire tous les efforts afin que tous ceux qui désirent réellement l'unité aient la possibilité de rester dans cette unité ou de la retrouver à nouveau”.



Pour cette raison, le pape autorise avec libéralité la célébration de la messe conformément au missel dit de Pie V (réédité en 1962 avant le concile et donc appelé aussi “de Jean XXIII”), de sorte que désormais “tout prêtre catholique … peut utiliser le Missel Romain publié en 1962 par le bienheureux pape Jean XXIII ou le Missel Romain promulgué en 1970 par le souverain pontife Paul VI … Le prêtre n’a besoin d’aucune autorisation, ni du Siège apostolique ni de son Ordinaire”. On abandonne ainsi le régime de l’indult accordé par Jean Paul II en 1984 puis en 1988, qui offrait la possibilité de célébrer la messe dite de Pie V si l'évêque du lieu l'autorisait: désormais la possibilité est offert de la célébrer et l'évêque ne peut pas l'interdire. La forme de la messe de Pie V n'est donc plus “exceptionnelle” mais “extraordinaire”, elle ne représente plus une dérogation aux règles mais elle est autorisée par les règles. Le pape écrit: “Le Missel Romain promulgué par Paul VI est l'expression ordinaire de la 'loi de la prière' … Le Missel promulgué par Pie V … doit être considéré comme une expression extraordinaire de la même 'loi de la prière' … Ces deux expressions … sont en effet deux mise en œvre de l'unique rite romain”.
Mais pour qui a été promulguée cette nouvelle législation? La réponse n'est pas simple, car ceux qui demandent la possibilité de pratiquer le missel de Pie V sont une galaxie numériquement réduite mais très variée. Dans le monde, ces catholiques à la sensibilité tridentine sont environ 300'000 dont environ 450 prêtres, sur un total d'un milliard et 200 millions de catholiques. La moitié d'entre eux environ appartient à la portion schismatique de Mgr Lefebvre. Dans le motu proprio, on pense sans doute à ces derniers – pour lesquels, affirme la lettre, “la fidélité au missel ancien est devenue un signe distinctif extérieur” – mais l'attention se tourne surtout vers les traditionnalistes en communion avec Rome, attachés au rite devenu pour eux familier dès l'enfance.
Hormis ces catholiques, schismatiques ou non, apparaissent aussi à l'horizon de jeunes prêtres qui voudraient revenir au rite ancien ainsi que certains mouvements ecclésiaux qui souhaitent le retour d'une identité fondamentaliste catholique. Il y a enfin une dérive apparente de confréries et d'ordres chevaleresques variés qui attendent de pouvoir célébrer en latin pour revigorer leur folklore et redonner du lustre à leurs livrées médiévales.



Mais ici se pose une série de questions qui exigent, de la part de tous - évêques, prêtres, fidèles catholiques - une réponse évangélique et une responsabilité conforme au sensus ecclesiae. Ces groupes ne se cachent-ils pas derrière les voiles de la ritualité post-tridentine pour refuser d'accueillir d'autres réalités assumées aujourd'hui par l'Église, surtout à travers le Concile? Le missel de Pie V ne risque-t-il pas de devenir l’étendard de revendications liées à une situation ecclésiale et sociale qui n'existe plus aujourd'hui? La messe de Pie V n'est-elle pas pour beaucoup une messe identitaire, préférentielle, et donc préférée à celle que célèbrent les autres frères, comme si la liturgie de Paul VI manquait d'éléments essentiels à la foi? Il y a aujourd'hui trop de signes identitaires, trop de goût pour les choses “à l'ancienne”, surtout parmi certains intellectuels qui se disent non catholiques et non croyants et méconnaissent le mystère de la liturgie.
On peut continuer: pourquoi certains jeunes, qui ne sont pas nés à l'époque post-tridentine et n'ont donc pas pratiqué “dès l'enfance” la messe préconciliaire, veulent-ils un missel qui leur reste méconnu? Cherchent-ils peut-être un missel éloigné du cœur mais pratiqué par les lèvres? Et si la célébration de la messe répond aux sensibilités, aux goûts personnels, alors ce n'est plus l'ordo objectif qui règne dans l'Église : non, des choix subjectifs prennent le dessus, dictés par les émotions du moment. N'y a-t-il pas le risque, par ce subjectivisme, d'encourager ce que Benoît XVI dénonce comme l'obéissance à la “dictature du relativisme”?



Et pourquoi ceux qui demandent de pratiquer le rite de Pie V se sentent-ils les “sauveurs de l'Église romaine”? De quoi sauvent-ils? D'un Concile œcuménique présidé par l'évêque de Rome? Pourquoi assurent-ils: “Nous vaincrons … toute l'Église reviendra à l'ancienne liturgie!”? Il ne s'agit pas là d'une attitude de réconciliation et de communion, mais de revanche, de condamnation de l'autre, de refus de reconnaître les fautes des uns et des autres… Oui, il faut craindre que fasse sa réapparition dans l'Église une série de rapports de force établissant des perdants et des gagnants. Mais cela répond davantage à une logique mondaine qu'à celle de l'Évangile!
Tout catholique – même celui qui, comme moi, peut témoigner avec joie, pour l'avoir longtemps pratiqué, que le missel de Pie V l'a fait grandir dans la foi, dans l'intelligence eucharistique et dans la vie spirituelle, et le considère comme un monument liturgique, une architecture rituelle capable de faire vivre la communion diachronique de toute l'Église – doit s'interroger pour ne pas céder à des formes d'idolâtrie et, avec le cardinal Ratzinger, “admettre que la célébration de l'ancienne liturgie s'était égarée trop longtemps dans l'espace de l'individualisme et du privé et que la communion entre le prêtre et les fidèles était insuffisante”. Non, aucun idéalisme, ni concernant le missel, ni concernant sa pratique! Qu'un missel ne fasse pas la guerre à l'autre, car ainsi on détruirait l'Église.



Mgr Fellay (le successeur de Lefebvre à la tête de la Fraternité Saint Pie X) a déclaré que “la libéralisation du missel de Pie V provoquera la guerre dans l'Église et une déflagration égale à celle d'une bombe atomique”. Ce sont des paroles graves, mais qui nous poussent à la vigilance! Par ailleurs, n'oublions pas qu'il a toujours été possible, et que c'est encore le cas, de célébrer en latin: il ne s'agit pas d'une question de langue, parce que même le missel de Paul VI est rédigé en latin et qu'il reprend, tout en le réformant, le missel de Pie V.
Benoît XVI écrit dans sa lettre qu'il n'y a désormais plus deux rites, mais “un double usage de l’unique et même rite”. On ne peut toutefois pas passer sous silence les différences: entre un “usage” et l'autre, les lectures bibliques seront toujours différentes, les temps liturgiques seront vécus de manière différente, les fêtes du Seigneur et celles des saints seront célébrées à des dates différentes; le missel de Pie V autorisera à prier de manière non conforme à l'enseignement œcuménique de Vatican II: on priera ainsi pour “les hérétiques et les schismatiques, pour que le Seigneur les arrache à toutes leurs erreurs”, tandis qu'on utilisera pour les juifs l'expression “peuple aveuglé”. Que signifiera cela pour les rapports œcuméniques avec les Églises et avec les juifs?



Oui, nous vérifierons ce qui se produira dans l'Église, et comment la communion s'accroîtra ou sera contredite. L'action des évêques sera déterminante, eux à qui “il revient de sauvegarder l'unité unanime des célébrations de leur diocèse” (Sacramentum Caritatis 39). La très grande majorité des évêques ainsi que plusieurs conférences épiscopales nationales ou régionales, même en Italie, ont manifesté leur opposition à cette mesure; mais dans l'obéissance et par amour de l'Église, ils devront discerner comment garantir la communion, qui est toujours avant tout une communion liturgique. Que les évêques ne renoncent pas à exiger de la part de ceux qui veulent célébrer la messe de Pie V qu'ils acceptent le Concile et qu'ils jugent sa réforme liturgique légitime et conforme à la vérité et à la tradition catholique: les expressions peuvent être diverses, mais il n'y a qu'un évêque et qu'un corps presbytéral autour de lui. L'unité ne peut pas se réaliser à n'importe quel prix, ni au détriment de l'autorité de l'évêque en communion avec le pape. Le voyage de la barque qu'est l'Église n'est pas encore parvenu à son terme et aucun port ne saurait se transformer en but ultime, mais devra uniquement rester un lieu d'arrêt et de passage: même le missel de Pie V, et même celui de Paul VI… Il existe encore un autre lendemain, également pour la forme de la liturgie.

Enzo Bianchi

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