Lettres à un ami: L’humilité

Panorama, janvier 2005

Cher Jean,

Tu me confies, dans ta dernière lettre, une difficilté dont tu souffres, un état de malaise qui provient précisément de ta prière… Dans la lectio divina, accueillant la parole de Dieu, tu te sens comme nu face au Seigneur, parfois indigne et inadéquat. Tu es effrayé aussi par la pensée que, dans la prière et dans la Parole priée, Dieu te visite, qu’il vient établir son foyer en toi, qu’il fait de toi, de tout ton être – corps et âme –, sa demeure. Comment cela est-il possible ? Les tentations sont encore présentes, dans toute leur force et avec toute leurs séductions ; le péché, les chutes n’ont pas été déracinés, bien au contraire, la parole de Dieu qui connaît et juge ton cœur manifeste cette contradiction en toi entre ce que tu voudrais faire et que tu ne fais pas, et ce que tu ne voudrais pas faire mais que tu fais. Ta communion avec Dieu et avec tes frères reste menacée, elle semble parfois même déniée…
De cette manière, tu sens ton cœur contrit, brisé, broyé… Et dans ton cœur, le pharisien qui est en toi se trouve réduit en mille morceaux : un moi narcissique mais illusoire, un moi qui ne se nourrit que de la volonté d’auto-perfectionnement. Oui, c’est là un moment de grâce, même s’il est douloureux, c’est le moment où l’on peut devenir conscient de l’humiliation « primaire » qui nous est infligée non par Dieu, ni par les autres, mais par nous-mêmes. Il s’agit de reconnaître que le cœur contrit est un cœur humilié. Et c’est précisément de l’humiliation que pourra naître le chemin d’humilité, cette vertu combien nécessaire à la vie intérieure du chrétien.
Face à l’humiliation que tu éprouves dans ton cœur en raison du péché qui l’habite, il te faut avoir confiance dans le fait que Dieu est plus grand que ton cœur et que sa grâce ne parvient à œuvrer en nous que lorsque nous nous découvrons pécheurs, inadéquats, malades, lorsque que nous sentons donc le besoin que nous avons de la miséricorde de Dieu et de son salut : l’humilité ne naît que de l’humiliation.
Ce n’est pas un hasard si Jésus, voulant donner un enseignement sur la prière authentique du chrétien, a raconté la parabole du pharisien et du publicain au temple, qui met en scène d’une part celui qui se sent juste devant Dieu et de l’autre le pécheur public, qui ne sait que répéter : « Seigneur, aie pitié de moi ! » La rencontre avec Dieu ne se produit que dans l’humilité. Et là, il faut que tu m’entendes bien : il s’agit de l’humilité de Dieu avant tout, parce que, comme le disait saint François, « Dieu est humilité », et toujours il s’abaisse quand il parle avec nous ; puis de l’humilité de la personne qui prie.
L’humilité est la courageuse connaissance de toi en face de Dieu, qui a manifesté son humilité dans l’abaissement de son Fils Jésus jusqu’à la mort infamante sur la croix. Dieu, personne ne l’a jamais vu (voir Jn 1,18), mais le Fils Jésus Christ, homme « doux et humble de cœur » (Mt 11,29), en a fait pour nous le récit. L’humilité est la blessure infligée à notre narcissisme, qui nous ramène à ce que nous sommes en réalité, à notre humus, à notre condition de créature, et qui nous guide ainsi sur le chemin de notre véritable humanisation, qui nous pousse à « devenir hommes » comme Dieu nous a pensés et voulus. L’humilité est la condition dans laquelle nous parvenons à aimer en vérité : aimer Dieu et aimer les autres ! Là où est l’humilité, il y a la reconnaissance de Dieu et de l’autre ; et l’ouverture à la charité se fait possible. N’oublie pas que, selon l’Écriture, le grand péché, c’est l’orgueil (voir Ps 19,14), cet aveuglememnt qui nous empêche de nous voir en vérité, et qui nous empêche de voir les autres et Dieu. C’est la raison pour laquelle les pères du désert donnaient cet avertissement : « Celui qui connaît son propre péché est plus grand que celui qui fait des miracles et ressuscite les morts ! »
Cher ami, ne crains donc pas si, dans la rencontre avec Dieu, ton cœur se trouve humilié : c’est dans cet humus que naîtra l’homme nouveau et qu’il pourra grandir.

Ton ami Enzo

Lettres à un ami: L’unité visible des chrétiens

Panorama, janvier 2005

Cher Jean,

Pourquoi les Églises soutiennent-elles l’effort de l’œcuménisme, me demandes-tu dans ta lettre. Et ta question tombe plutôt bien : dans la seconde partie du mois de janvier, du 18 au 25, les Églises célèbreront, comme chaque année, une « semaine de prière pour l’unité des chrétiens », instituée au début du siècle dernier par un prêtre de Lyon, l’abbé Paul Couturier.
Oui, le deuxième millénaire s’est conclu par un siècle qui a connu la naissance et l’affirmation d’une exigence laborieuse, parfois combattue, mais forte pour les chrétiens : celle de l’œcuménisme. La nécessité du dialogue et de la rencontre entre les confessions chrétiennes, afin qu’elles trouvent l’unité visible, s’est imposée. Elle ne fait que répondre à un appel pressant du Christ dans l’Évangile (voir Jn 17,21) qui, comme tel, n’est certes pas facultatif, mais bien au cœur des réalités que la vocation chrétienne appelle à vivre. Et selon moi, le millénaire qui s’est tout juste ouvert devra faire progresser encore le statut de l’œcuménisme parmi les Églises et chez les chrétiens : il s’agira d’en faire la priorité dont la lumière devra permettre d’évaluer les décisions à prendre et les problèmes à affronter. Toujours plus, il faudra « penser » de manière œcuménique, c’est-à-dire en tenant compte des autres confessions, mais il faudra, davantage encore, « agir » de manière œcuménique. Car la pratique d’une confession chrétienne ne peut jamais vouloir signifier à une autre : « Je n’ai pas besoin de toi » (1Co 12,21).
Pour cela, il est nécessaire de créer, avec discernement et intelligence spirituelle, des espaces de véritable partage entre chrétiens de différentes confessions. Ces lieux deviendront germes d’une unité future de l’Église et laboratoires d’expériences liturgiques communes, où s’ébauchera une compréhension commune de la vie en Christ. On y vérifiera concrètement ce qui, au sein de chaque tradition, représente un durcissement confessionnel ou simplement un élément non essentiel qui, tout en ne contredisant pas la foi commune, entrave pourtant la marche vers l’unité. La semaine de prière pour l’unité des chrétiens de fin janvier devrait être chaque année un moment fort qui permette à tous de réaliser de telles expériences.
Mais plus encore que d’événements isolés, le cheminement œcuménique doit se nourrir d’un partage quotidien de la vie. Il s’agit d’abord d’un effort de conversion, qui part des réalités locales bien concrètes, où les grands idéaux se heurtent souvent aux mesquineries et aux méfiances personnelles, où l’appel évangélique au pardon rencontre le poids douloureux des mémoires blessées. Le chemin passera par la prière, par l’invocation incessante de l’Esprit saint, qui seul peut animer le retour vers l’unique Seigneur. Mais il se fera aussi à travers des geste concrets d’amour entre communautés chrétiennes séparées. Crois-moi : les temps à venir exigeront de l’œcuménisme qu’il produise de véritables transformations dans la pratique des Églises, faute de quoi le mouvement œcuménique risquera de se renfermer sur soi-même et de s’éteindre par asphyxie.
Or pourquoi accorder cette priorité à la démarche œcuménique dans la vie des Églises ? Naturellement, cet effort serait vain s’il était motivé par des exigences stratégiques (concentrer les forces des chrétiens face à ceux qui ne confessent pas le Christ) ou politiques (contribuer à la « pax europea » au moment où se dessine difficilement l’Europe politique) ; il ne s’agit pas non plus d’une opération de marketing dans un marché des religions toujours plus concurrenciel. Non, cette priorité naît essentiellement de l’obéissance au Christ et à l’Évangile. Elle cherche, avec humilité mais résolution, à poser dans l’histoire un geste prophétique pour réaffirmer le primat de la Parole de Dieu sur les projets humains. Elle réagit au scandale, au péché de la division, dans lequel les Églises se trouvent. Elle veut permettre à l’Église de réaliser sa vocation, afin qu’elle retrouve l’unité qui la constitue en vérité, car « il n’y a qu’un Corps et qu’un Esprit ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême » (Ep 4,4-5). Certes, cette unité trouvera légitimement des applications diverses (on les rencontre dans le Nouveau Testament déjà), suivant les contextes, les cultures, l’histoire. Mais, pour être valorisées, elles devront toujours concourir à la communion.
Cette recherche de l’unité visible amènera les chrétiens à se conformer toujours davantage à leur seul Seigneur, à revenir vers l’essentiel de la foi. Mais elle s’impose aussi en vue de leur témoignage parmi les hommes : c’est seulement à travers leur unité que les chrétiens pourront offrir au monde un signe crédible de leur espérance du Royaume. En effet, comment donner raison de l’espérance qui nous habite, si nous vivons divisés et sous le poids d’anathèmes réciproques ? Comment annoncer de manière crédible le banquet du Royaume, destiné à tous, alors que les chrétiens eux-mêmes ne parviennent pas à partager la table de l’unique eucharistie ?
Je te laisse avec ces questions, en me réjouissant de te lire bientôt.

Ton ami Enzo

Lettres à un ami: La lectio divina

Panorama, décembre 2004

Cher Jean,

Ne t’étonne pas si, comme tu le dis dans ta dernière lettre, la distraction te surprend quand tu trouves finalement un moment dans la journée pour te recueillir et prier. Mille choses, peut-être même bonnes en soi, nous distraient de l’attention pour le Seigneur et nous semblent plus importantes que ce peu de temps que nous voudrions consacrer à écouter le Seigneur et à lui parler en face-à-face, comme un ami le fait avec son ami. C’est la tentation la plus quotidienne, peut-être aussi la plus dangereuse, parce qu’elle semble ne concerner qu’un aspect marginal de la vie chrétienne : au fond, diras-tu, si je ne prie pas maintenant, je peux toujours prier à un autre moment, je pourrai me concentrer sur la Parole de Dieu quand je serai plus tranquille, après avoir résolu tel problème urgent… C’est une tentation ancienne, que tout croyant connaît tôt ou tard.
Pour y faire face, je peux te conseiller une pratique tout aussi ancienne, une manière de chercher le dialogue avec Dieu à travers sa Parole : c’est la lectio divina. Assurément, son nom naît avec le monachisme occidental, mais ses racines remontent jusqu’à l’Ancien Testament. Il s’agit de lire l’Écriture à la lumière de l’Esprit même qui l’a inspirée, de l’interpréter à travers elle-même, de s’adresser à Dieu avec les mots qu’il a lui-même a utilisés pour s’adresser à nous. Alors, voici comment tu peux faire pour « prier la Parole ». Tout d’abord, avant de commencer la lecture d’un passage de la Bible, prie le Saint-Esprit, pour qu’il descende sur toi, qu’il ouvre les yeux de ton cœur (les seuls avec lesquels on voit vraiment bien…) et qu’il te révèle le visage de Dieu dans la foi. Invoque l’Esprit saint avec la certitude d’être exaucé, parce que Dieu ne refuse jamais son Esprit à ceux qui le supplient avec humilité et docilité.
Ensuite seulement commence à lire le texte biblique, lentement, sans hâte, en cherchant à imprimer dans ton cœur ce que le texte dit. Sois obéissant au texte, et ne le choisis pas selon l’humeur du moment : prends le passage prévu par le lectionnaire, ou lis un livre biblique dans sa continuité, sans sauter ici ou là. Tente de pénétrer le texte en profondeur, en t’aidant des notes que tu trouves en marge de ta Bible, ou d’un commentaire des Pères, ou, encore plus simplement, en relisant et en recopiant peut-être le passage : bien des choses nous échappent lors d’une première lecture et nous apparaissent nouvelles quand nous essayons, par exemple, de redire par cœur les versets que nous venons de lire… « Rumine », remâche les mots dans ton cœur et applique à toi-même, à ta situation, à tes préoccupations, le message que ce passage de l’Écriture te propose. Il ne s’agit pas de faire du psychologisme ou de t’abîmer dans je ne sais quelle analyse des profondeurs : laisse-toi simplement étonner, attirer par la Parole. C’est Dieu lui-même qui te parle !
À ce stade, essaye de parler à ton tour à Dieu, réponds aux appels, aux inspirations, aux suggestions qui te sont parvenus à travers ce texte. Prie avec franchise, avec confiance, sans crainte et sans céder à la tentation du bavardage spirituel. Détache ton regard de toi-même, mais tente de mettre tes pas dans les traces de ceux de Jésus : suivre le Christ, ce n’est rien d’autre que cela ! Maintiens libres tes capacités créatives, ta sensibilité, et même ton émotivité : laisse-les se mettre au service de la Parole, dans une obéissance amoureuse.
Enfin, efforce-toi de conserver dans ton cœur le message que tu as reçu, comme un amoureux n’oublie pas les paroles de l’être aimé : souviens-toi que « contempler » ne veut pas dire avoir d’étranges visions d’anges, mais regarder le monde avec les yeux mêmes de Dieu, avec ce regard d’amour qui donne et renouvelle constamment la vie à chaque créature. Tu peux alors retourner à tes activités, à ton travail, aux tâches quotidiennes, en cherchant à vivre en conformité avec la vie même de Jésus. Rien de ce que tu feras ne sera étranger au rapport d’amour qui t’unit à ton Seigneur.
Si tu es plongé ainsi dans sa Parole, qu’est-ce qui pourra encore te distraire ?
Porte-toi bien !

Ton ami, Enzo

Lettres à un ami: La vie intérieure

Panorama, septembre 2004

Cher Jean,

Tu t’es décidé à m’écrire, me dis-tu, parce que tu t’interroges, depuis quelque temps, sur le sens de ta vie, et que tu voudrais avoir davantage de temps pour toi-même, pour repenser à ce qui est essentiel et qui vaut véritablement la peine d’être vécu.
Je crois que tes questions expriment une exigence profonde de notre esprit: celle de la vie intérieure. Tôt ou tard, cette sollicitation se fait vive en chacun de nous, car nous ne vivons pas seulement d’extériorité, en nous projettant hors de nous-mêmes, dans une continuelle «fugue» où l’intensité des émotions passe pour la plénitude de la vie. Il y a aujourd’hui une certaine rhétorique du «dehors», qui oublie que l’homme est aussi, et avant tout, un «dedans»: la Bible en parle en usant le mot «cœur», tandis que nous avons quant à nous plutôt recours à des expressions comme «conscience» ou «for intérieur». Quoi qu’il en soit, il s’agit toujours de paroles qui désignent cette dimension intérieure, profonde, invisible, et donc fugitive, mais toutefois très réelle, qui constitue notre être. Cette réalité m’apprend que «je» ne suis pas totalement clair ni évident pour moi-même, que «je» suis également un mystère, que je ne me connais pas parfaitement. Or pour vivre en plénitude, nous avons à prendre au sérieux cette dimension, car elle fait partie de nous.
La vie intérieure s’exprime avant tout lorsqu’on se pose des questions, comme tu l’as toi-même fait par ta lettre. C’est là un fait important, au-delà de l’interlocuteur auquel on s’adresse, parce que ces demandes aident à donner un nom aux problèmes qui nous assaillent et à clarifier pour nous-même ce qui nous procure désagrément ou qui nous rend au contraire heureux. Derrière tes différentes questions, je distingue l’unique interrogation fondamentale: qui suis-je?Elle ne sera jamais rendue caduque par les progrès de la science ou de la technologie, car elle est essentielle à l’homme pour qu’il devienne homme. Platon écrivait que «celui qui ne s’interroge pas sur soi-même ne mène pas une vie humaine». Cette question reste inépuisable; elle accompagnera toute notre vie dans ses diverses phases et ses articulations essentielles.
C’est cette demande fondamentale qui t’ouvrira la voie vers la vie intérieure, c’est-à-dire vers le travail qui consiste à prendre au sérieux ta propre unicité, à assumer ta propre identité, ton propre visage et ton propre nom comme une tâche à réaliser. Tu n’es en effet pas appelé à imiter les autres (ceux qui t’apparaîtraient plus «résussis», qui «ont du succès» ou qui ont davantage de visibilité), mais à être toi-même. Tu n’es pas le clone d’autrui, mais tu possèdes une unicité qui exige d’être écoutée et de pouvoir se réaliser.
Or la réalisation de soi, de cette particulière image et ressemblance de Dieu qu’est chacun de nous, ce n’est pas quelque chose d’automatique, mais cela exige un travail: un travail intérieur, invisible, mais non pour autant mois pénible que d’autres besognes. Au contraire, c’est une tâche souvent beaucoup plus astreignante et redoutable, parce qu’elle risque de nous mettre face à des réalités de nous-mêmes que nous ne voudrions pas voir ni connaître.
Oui, la vie intérieure exige du courage. C’est comme le commencement d’un voyage, non tant en extension, mais en profondeur, non pas hors de toi, mais en toi-même. Et si le désarroi que tu pourras éprouver au début, devant le paysage intérieur inconnu, t’effraie, il te révèlera aussi que c’est peut-être précisément ce voyage à être le plus long et le plus ardu, même s’il ne t’oblige pas même à parcourir le moindre kilomètre. Ce courage, ce ne sera pas uniquement celui de t’interroger, mais aussi celui de te laisser interroger, d’accueillir les événements de la vie comme des questions qui te sont adressées: la maladie qui a chamboulé la vie d’une personne aimée, la mort soudaine d’un ami, le mariage d’une connaissance, la naissance qui a réjoui un couple de proches, mais également les événements quotidiens, mois visibles et moins bouleversants, qui forment pourtant la trame de nos jours… Il s’agit de vie ou de mort, de joie ou de souffrance; ce sont toujours des occasions pour penser, pour réfléchir à ce qui est vraiment sérieux et important dans la vie, et donc sur ce qui peut faire en sorte que la vie vaille la peine d’être vécue, sur ce qui peut donner sens à notre vie également.
Courage, donc, n’aie pas peur de ce travail qui t’attend!

Ton ami Enzo